Jean-Pierre ABEL





Texte pour Jean-Pierre Bréchet, par Pierre Bergounioux, écrivain, Lauréat du prix Alain Fournier
L’art a conquis, voilà un siècle et demi, son autonomie. Les peintres se sont affranchis de la tutelle du trône et de l’Eglise, des académies, des magnats de la finance, des capitaines d’industrie. Ils ont répudié les motifs que leur imposaient commanditaires et bailleurs de fonds, Te Deum et crucifixions, portraits en pied d’évêques et de conquérants, sujets mythologiques, édifiants, littéraires ou politiques, militaires, ressemblants. Mais cette liberté a une contrepartie. La responsabilité de son art incombe, désormais, au peintre, en totalité. Rien n’est plus expressément désigné à son attention. Nul sujet ne lui est plus prescrit ni seulement suggéré. Le monde entier, la totalité du visible s’ouvre devant lui. Il lui appartient de statuer, de choisir, de figurer comme il l’entend, comme il le sent, telle figure dont ses yeux mais son coeur, aussi, son expérience singulière et l’histoire longue qui la hante, sont seuls juges. C’est pourquoi la maîtrise technique, le sens des proportions et du point de vue, la science des couleurs – le métier- ne suffisent plus. C’est son humanité que le peintre doit engager dans son art. Son rapport au monde, à l’expérience commune décidera, en dernier recours, de la validité de ses actes, de leur sens et de leur portée.
Dans sa préface à divers travaux échelonnés sur trente ans et réunis en volume, le psychanalyste Lacan dit souscrire à la formule célèbre de Buffon : « Le style, c’est l’homme ». Mais assortie, cette formule, d’une clausule qui la retourne complètement : « l’homme à qui l’on s’adresse ». Libéré du diktat des puissants de la terre, rendu au vertige d’une absolue liberté, le peintre est contraint de chercher en lui-même le thème qui nous touchera. Il le trouvera d’autant plus sûrement qu’il porte en lui la « forme entière de l’humaine condition ». Car le meilleur de nous-même, c’est hors de nous qu’il réside. Notre humanité se mesure à notre aptitude à dépouiller notre triste particularité, à agir, à penser, à sentir dans le plan de l’universalité.
J.-P. Bréchet aligne des traits plus ou moins grossiers, approximativement parallèles, avec un soin douloureux, maladroit, et cela nous émeut d’emblée. Il n’a pas lieu de s’en expliquer. Il l’a fait. Et il suffit d’un coupd’oeil au spectateur pour être certain que ces toiles au motif élémentaire, répétitif, passablement laborieux, expriment avec justesse, avec force, le geste humain par excellence, qui est de distinguer.
Il traverse notre identité même. Ce qu’on perçoit comme tel, qu’on tient pour soi, qui dit »je », se constitue sur la frontière d’un dehors alternativement hostile ou désirable, invasif ou attirant, toujours immense et débordant, sans commune mesure avec la frémissante conscience qui l’envisage. On passe sa vie à contrôler, déplacer, rectifier le trait mince qui établit notre existence, assure notre intégrité, notre survie. Tout homme s’applique à circonscrire un intérieur, à tenir en respect, de l’autre côté, ce qu’il regarde comme étranger, impur, obscur, haïssable, mortel.
La ligne horizontale est celle des origines et des fondations. C’est le sillon tracé par Romulus et dont Remus paie de sa vie la transgression. C’est le vivant tableau que les haruspices, de leur bâton, découpent dans le ciel et que les oiseaux couvrent de signes ou encore le filet d’eau qui sépare la Gaule Cisalpine de Rome. César, lorsqu’il atteint sa rive, hésite et songe un long moment, puis le franchit, dit Plutarque, « dans une sorte d’emportement ». « Que le sort en soit jeté ». Verticaux, ce sont les pieux du limes, dressés face au palis naturel, impénétrable de la forêt horrible où périront les légions de Varus avant que n’en jaillissent les hordes germaniques qui détruiront l’Empire.
C’est le tracé invisible, mouvant, qui crée arbitrairement deux pays, deux destins, au mépris des antiques parentés, des langues, des vieilles solidarités, des inexpiables inimitiés, aussi. Des nations furent puis périrent puis revécurent par l’effet d’un trait de plume sur un parchemin. Ainsi croula l’Empire carolingien, ainsi naquirent, au IX e siècle, la France, l’Allemagne et l’Italie. Ainsi vit-on le Royaume capétien puis la République une et indivisible s’accroître de la Flandre, des deux Savoie, de Nice, de la rive gauche du Rhin, perdre l’Alsace et la Lorraine, plus tard les reprendre. Pascal a noté, dans son style fulgurant, la conséquence de pareils partages : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà ».
Non moins essentiels à notre conservation, et perceptibles, tangibles, le sillon, la terre assujettie à la règle de fer du soc, peignée, parée en vue des grandes fêtes de la fertilité. Le philosophe écossais David Hume dit quelque part que la joie que nous avons à marcher dans la campagne pomponnée de vergers, chargée de moissons, tient à ce que cette abondance apaise l’inquiétude chronique, sourde, où nous tient notre condition même, cette »union monstrueuse de la faiblesse et du besoin ».
Notre dualité, l’hétéroclite assortiment d’un corps et d’une âme, d’une chose étendue et d’une autre qui pense, n’a pas échappé aux Grecs. Ils ont reconnu le mouvement de l’araire dans la course de la plume lorsque celle-ci repart en sens inverse au lieu de reprendre au commencement de la ligne suivante — c’est le boustrophedon. Les deux versants de notre activité, à quoi nous réduit notre nature double, confluent dans une unité profonde. Qu’il dispute à la terre lourde, rétive, sa subsistance ou qu’il arrache à la confusion, au « sombre de la pensée », des idées claires et distinctes, l’homme y parvient en dessinant des raies droites, parallèles, à la pointe du soc ou du stylet.
Les évidences majeures, les grandes permanences, l’identité singulière et collective, l’abondance, la pensée rigoureuse, scripturaire, naissent d’un trait, idéal ou palpable. De l’autre côté, le chaos, la famine, la folie.
J.-P. Bréchet est homme et peintre. Livré ou rendu à l’indétermination de l’inspiration contemporaine, le peintre a demandé son thème à l’homme, lequel, consultant sa propre humanité, y a décelé une figure directrice : le trait.
Ce n’est pas tout à fait tout. La division, la séparation qui est notre lot, ne va pas, on l’a dit, sans douleur ni peine. Pour être âme et corps, individu dans une communauté, membre d’une classe sociale, d’un Etat-nation affrontés à d’autres Etats-nations, à d’autres classes, nous sommes, que nous le voulions ou pas, le sachions ou non, des êtres conflictuels, chacun aux prises avec lui-même et le monde entier. Nous sommes voués au travail. Toujours, il faut arracher de vive lutte ses fruits à la terre marâtre, récrire, chaque année, à sa rude surface, le texte des labours, la promesse des récoltes. Et pour être immatériel, le labeur de la pensée n’en est pas moins très éprouvant et réel. Qui s’essaie à y voir un peu mieux dans la confusion intérieure, à démêler ses idées, s’avise que leur résistance n’est pas moindre à l’avancée de la plume que celle de la glèbe lourde, infestée de cailloux, de racines, à la marche de la charrue.
L’empâtement, le contour imprécis, les aspérités, le tremblé des lignes que trace J.-P. Bréchet, sur la toile, accusent l’adversité opiniâtre, tant physique que mentale, contre laquelle nous nous construisons, sommes. Nous l’éprouvons sans interruption ni cesse dans toutes nos entreprises, dans notre profondeur intime comme dans les prétentions que nous élevons sur le monde extérieur.
Les tableaux de J.-P. Bréchet, s’ils nous touchent et nous exaltent, c’est pour porter, hors de nous, dans le repos de la contemplation esthétique, notre acte fondateur, le trait décisif, et difficile, de toute humanité.
Pierre Bergounioux
Janvier 2007, texte envoyé pour l’exposition de Brouage (17), février/avril 2007